lundi 2 septembre 2013

Cohen, l’amour en bandoulière

Chanteur, écrivain, poète : Leonard Cohen, personnalité aussi charismatique et complexe que Bob Dylan, revient sur scène. Une manière pour le singer-songwriter de prouver qu’il est enclin à rentrer dans l’Histoire. Retour sur le parcours alambiqué de l’un des derniers grands mystiques de notre époque.
« Comme l’oiseau sur la branche, comme l’ivrogne dans le chœur de la nuit, j’ai cherché ma liberté ». Au mieux, trois syllabes par mots. Pour accompagnement, quatre accords de guitare. Sur le papier, difficile de faire plus simple. Et plus universel, donc. Mais pléthore de critiques et d’amateurs sont unanimes sur le cas Cohen : il n’a jamais brillé par la finesse de ses qualités musicales. Lui-même l’avouera dans une interview à Ira B. Nadel, pour le Canadien Errant, biographie sur l’artiste : « certains prétendaient que je ne connaissais que trois accords, alors que j’en connaissais cinq ». Une phrase simple dans sa structure, encore. Mais toujours armée de cette célèbre pointe facétieuse, caractéristique des riches talents d’orateurs du personnage. Reste que sur ces quatre accords de « Bird On A Wire », justement, le chanteur tire sur la corde sensible de la provocation. Résultat : une immaculée conception musicale, accouchée dans la douleur, rivalisant maintenant avec les monuments fantomatiques de l’histoire du folk dépressif.

Plus qu’un chant, un souffle

Voix techniquement limitée, souvent monocorde, au parlé-chanté d’écorché vif aussi lyrique que cafardeux : le song-writer, abonné au triptyque amour, spiritualité et dépression (ça change du fidèle sexe, drogue et rock’n’roll de la fin des années 60), agace (voire endort) ou inonde. Ses chansons, plutôt taillées pour l’intimité d’une chambre à coucher, du genre lumière tamisée, miroir et bougie (ambiance qu’il a reproduite pendant l’enregistrement de son premier album, The Songs of Leonard Cohen, dans le studio de John Hammond Sr, légendaire lanceur de révélations, comme Billie Holiday ou Bob Dylan) proposent deux alternatives : se mettre la corde au cou (ce à quoi le météoritique Ian Curtis, chanteur maussade de Joy Division et sorte de lointain héritier de Cohen, se résoudra) ou faire l’amour. De toute évidence, avant ou après l’acte, peu importe lequel, on s’adonne à une méditation métaphysique. C’est en ça que Cohen, apprécié ou pas, ne peut laisser indifférent. Son timbre de voix est si sombre, au plus bas des profondeurs sépulcrales (et qui s’est réchauffé au fil des albums, cigarette et vieillesse obligent), que l’on se surprend à écouter les paroles. Pire, on ne peut plus s’en défaire. S’installe alors, entre la mélancolie cohenienne et l’auditeur, une indéfectible connivence. Et qu’importe s’il ne pousse pas la chansonnette. Dylan, peu de temps avant, a déjà prouvé que la diction pouvait se superposer à la voix, si nasillarde ou cuivre soit-elle.

Cohen, c’est avant tout un souffle. Un chuchotement à l’oreille qui implique ce semblant de générosité et d’intimité qui frétille les sens. Qui remet en question tous les fondamentaux pour les reconduire à l’origine. Les remettre en mouvement. Cohen, un révolutionnaire ? Certainement pas de la trempe d’un protest-singer à la Dylan. L’homme est un solitaire. Il se tient à distance des débats et des opinions. « La vie n’était faite que de coutumes et de rapports à la communauté. L’idée de rébellion ou de conflit ne m’a jamais effleuré car il n’y avait rien contre quoi se rebeller », dit-t-il à Nadel, au sujet de sa vie adolescente. Pas de révolte précoce, donc. Plutôt un personnage ancré dans la tradition (« Seule la tradition est révolutionnaire », pour Charles Péguy), fidèle à une juste morale, celle du combat. Un conservateur, alors ? Pas plus. Personne ne sait sur quelle rive vogue Cohen. Lui non plus d’ailleurs. Cette ambiguïté, il apprendra vite à s’en servir, quitte à verser dans ce qu’il pratique avec élégance : la provocation. « J’ai toujours été en faveur d’une armée, même au plus fort de la guerre du Viêt-nam. Bien sûr qu’il devait y avoir une armée, qu’il doit y avoir des hiérarchies, des classes. Les institutions sont OK ». OK ? On croirait entendre un républicain bas du front de la campagne texane.

Anecdote cocasse. Eté 70, Aix-en-Provence. Cohen fait la tournée de son album à succès, Songs From A Room (dans lequel figure « Bird On A Wire »). Comme à son habitude, la France est paralysée par des grèves d’anthologie. Ce que préconise Cohen pour arriver à l’heure au rendez-vous ? Faire le trajet à cheval. Original. Mais aussi irritant pour le public, qui prend ça pour une ultime crânerie. Conclusion : pendant le concert, histoire de rendre la pareille, des incidents surgissent dans la foule. A la fin du titre « Famous Blues Raincoat », le chanteur interrompt la scène : « que ceux qui essaient de nous saboter sachent qu’ils sont en face d’hommes armés ; je veux dire armés de fusils, prêts à s’en servir. Si vous croyez que la liberté consiste à crier n’importe quoi n’importe quand, alors vous ne savez rien de la liberté. Mais si vous voulez vous attaquer à nous, alors montez sur scène. Nous nous défendrons ». Une intervention dotée d’une certaine classe, certes. Mais qui confirme son tempérament guerrier, déterminé à ne pas se dérober au combat.

Tombeur de ces dames

La pensée de Cohen à l’aube de sa célébrité ? Tout le contraire du mot d’ordre du moment : « peace and love ». Quoique. L’individu a toujours semé la contradiction autour de ses œuvres. La fête de l’Humanité, il l’a faite. Le festival de l’île de Wight, aussi (il passe sur scène juste après Jimi Hendrix, qui avait déjà bien chauffé les planches). Le poète Allan Ginsberg, Kerouac, Joan Baez : la Beat Generation, il l’a fréquenté, mais toujours de loin. Car si ses préoccupations sont aussi d’ordre spirituel, priorité a toujours été faite dans la confusion de ses sentiments amoureux. Et même quand il s’en approche, il joue toujours de la puissance inconditionnelle de la séduction et de l’amour. Exemple probant : sa rencontre avec la reine du blues psychédélique, Janis Joplin.

Retranscription de la scène : ascenseur du Chelsea Hotel, New York, 1967. « Vous cherchez quelqu’un ? », demande-t-il. Janis : « Kris Kristofferson ». « C’est votre jour de chance belle dame, réplique-t-il à la fille « la plus moche du campus », je suis Kris Kristofferson ». Sur la suite des évènements, rien ne sera dévoilé explicitement. A part, dans la sublime chanson « Chelsea Hotel » qu’il dédiera à la défunte chanteuse des années plus tard. « Je me souviens bien de toi au Chelsea Hotel, de tes paroles si braves et si douces ; tu m’as pris dans ta bouche sur le lit défait, pendant que les limousines patientaient dans la rue ».



Le Canadien errant

Si Cohen était un personnage historique, il serait certainement Casanova. Un rapprochement à priori fortuit et indécent, tant l’italien était avant tout un amuseur de galerie, mesquin et bandit, collectionneur d’aventures incestueuses. Mais ce côté homme en exil perpétuel, pour qui l’amour ne dure que le temps d’une étreinte, le ressemble. « L’amour est un feu, il brûle chacun, il enlaidit chacun, c’est l’excuse qu’a trouvé le monde d’être si laid », écrit-il dans The Energy Of Slaves, en 1972. Toute la thématique cohenienne se décrypte dans ce recueil de poèmes. Juste parce qu’il égrène les affres d’un homme qui a cherché dans l’amour un absolu surpassant toute religion sans rien trouver que la précarité des sentiments, des étreintes, des relations. Cette fatalité, il la clamera encore plus fort dans la chanson « I’m Your Man », une quinzaine d’années plus tard (« There ain’t no cure for love »).

Si Cohen était un endroit, il serait un mélange de reliefs. Une ville, d’abord. Profondément urbain, il vole de Montréal (là où il est né, le premier jour de l’automne 1934), à Nashville (un poète juif au royaume des fondamentalistes ?) pour atterrir à Los Angeles, paradis artificiel qui le fascine pour sa « mentalité bancale ». Une île, ensuite. Hydra, en Grèce, de préférence. Pour son côté rustique, spartiate. Un havre bohème inaccessible, propice pour tout écrivain en quête d’inspiration. Enfin, il serait un mont. Celui de Baldy, en Californie. Là où il fit l’une des plus importantes rencontres de sa vie, celle du maître zen Rôshi, un père de substitution. Pourquoi le bouddhisme ? Pour s’investir au plus profond dans toutes les sensations corporelles. Et pour sortir de sa dépression, qui revient comme un cycle inaltérable. Une sorte de cure, en somme. Ses exils, il ne les a toujours pas terminés. Sans doute cette nécessité constante de chercher sa liberté, de retrouver la transparence de l’air qu’il n’y a pas en ville. Toujours est-il que le poète sème derrière lui une nouvelle zone d’ombre. Un peu comme Dylan dans les années 80, Cohen fait aussi son « never ending tour ».

« Un jour viendra où l’on reconnaîtra que je suis le styliste de mon temps, et le seul honnête homme dans les parages », confia-t-il à Nadel. Nul doute que Cohen dit vrai. Car les plus grands artistes sont ceux qui durent. Comme tout écrivain qui sent passer sur le front le vent de l’histoire, il veut « en être ». Et même discret, il ne se résoudra jamais à abandonner.

Damien Grosset

1 commentaire:

Unknown a dit…

Que dire si ce n'est que Léonard Cohen est un poète, un artiste hors du commun. Je trouve juste que ses concerts sont un petit peu trop chers. Dommage.