dimanche 4 janvier 2009

La Belgique, scène de mélange

Attention, pays en pleine asphyxie musicale. Non, les groupes de rock, même en proie à des excursions plus vallonnées, ne prennent pas la poudre d’escampette. Au contraire, jamais la scène du plat pays ne s’était autant enhardit. Mais entre la Flandre et la Wallonie, la tour de Babel s’ébranle. Médias, langues, cultures, politiques : plus rien ne les associe. Au point que le royaume risque de se fendre en deux, définitivement. Portrait d’une scène belge en quête d’un nouveau souffle.


La Belgique
en état de crise ? Sans aucun doute, oui. Depuis plus de 500 jours dans la tourmente gouvernementale, un groupuscule de séparatistes flamands qui revendique plus d’autonomie, qui tire à boulets rouges sur une Wallonie de plus en plus lourde à financer : au pays plat, les consciences politiques s’échauffent, ne tournent plus tout à fait rond. Le but de tout ce marasme ? Celui d’enfin parvenir à brandir le spectre de l’indépendance. De couper un pays déjà fractionné en plusieurs communautés. A qui la faute ? A une région située au nord, la Flandre, encline à couper le cordon fédéral avec un sud (la Wallonie) trop assisté. Déjà, une mesure a été prise pour calmer les ardeurs des plus voués à la cause : la régionalisation du code de la route. En territoire flamand, on roule moins vite que de l’autre côté de la « frontière », on affiche des campagnes de sécurité routière en néerlandais, alors qu’elles sont en français, en Wallonie. Bref, s’il s’agit ici d’une réforme presque insignifiante, elle en dit long sur l’ambiance délétère qui règne entre les deux côtés.

Pourtant, dans un tel contexte de quasi guerre de sécession des temps modernes, difficile de blâmer ce cloisonnement identitaire. Langues, mentalités, médias : tout diverge. Au point de se demander s’il subsiste encore une identité belge. Pire, son déclin déteint sur la vie culturelle du pays. Et notamment sur la scène musicale. Les groupes peinent à se produire chez le voisin et sont rarement diffusés dans les radios. A l’exception de quelques pointures qui ont réussi à faire leur trou, la plupart restent cantonnés à leur ville, voire leur région. A l’instar du groupe Sharko, natif des terres bruxelloises. Alors quand on interroge son leader, David Bartholomé, sur la façon dont il juge l’adversité qui sépare les deux camps, il répond, sans appel : « La mentalité, le social, la musique : on a rien à voir ensemble, on ne vit pas dans le même pays. Toujours sans rémission dans son analyse, il surenchérit : La Flandre est hermétique à la culture wallonne. On a beau tourner dans d’autres pays, on ne passe pratiquement pas sur les ondes des radios flamandes ». Une révélation qui s’abat comme un coup de tonnerre sur un pommier qui, à peine mûr, semble déjà déraciné depuis des décennies. Et qui montre que même si tous mordent dans le même fruit, aucun n’est pressé avec le même jus. Car si certains groupes, comme dEUS ou Zita Swoon, sont devenus des références incontestées dans tout le pays, la plupart des artistes peinent à s’exprimer sur une scène limitrophe. Preuve que d’une crise de la scène politique à la scène musicale, il n’y a qu’un pas.

North and south side story

Légère piqûre de rappel. C’est en Flandre, au début des années 90, que le rock a accouché de ses premières gammes. A l’initiative de ce mouvement, le groupe dEUS. Déjà sept albums au compteur et des ventes qui grimpent vers les 150 000 exemplaires par opus. Rien d’explosif, en somme - surtout comparé à ce qui se fait Outre-Manche - mais ces chiffres lui ont valu une notoriété à travers l’Europe comme à la maison (le groupe remplit aussi bien l’Olympia de Paris que l’Ancienne Belgique, à Bruxelles). « Dès le début, on était aussi populaire en Flandre qu’en Wallonie, assure Tom barman, chanteur du groupe. Régulièrement, on m’invite sur les radios wallonnes. C’est peut-être dû à mon succès mais c’est aussi parce que je parle français. Du coup, les wallons se disent : Oh, il est belge avant d’être flamand, c’est un type sympa ! Il réplique : Il y a un groupe qu’on adore par chez nous, il s’appelle Millionaire. Mais Tim (Vanhamel de son patronyme, fondateur et voix du groupe) ne parle pas un mot de français. Comment veux-tu qu’il passe à la radio wallonne ? ». Et qui dit manque de relais dans les médias, révèle une cruelle absence de reconnaissance du groupe.

Pour preuve, le quartet de Tim ne parvient pas à bonder un café à trente kilomètres, de l’autre côté de la frontière. Une réalité encore plus dure à soupçonner lorsqu l’on sait que Millionaire a accompagné les Queens Of The Stone Age lors de leurs tournées européennes et américaines. Un tremplin qui les a ensuite propulsé sur les premières parties de Muse ou encore des Foo Fighters. Mais pour Tom, l’échec du passage sans casse des formations flamandes vers la Wallonie ne tient pas qu’à la barrière linguistique. « C’est aussi à cause de l’énormité de dEUS. Les Wallons se disent qu’ils s’en foutent des autres groupes, ils sont déjà drogués à notre formule ». Un aveu un brin prétentieux, certes. Mais qui se rapproche de la vérité...


Pour Michael Larivière, alias RedBoy, au chant et à la guitare des Liégeois d’Hollywood Porn Stars et de My Little Cheap Dictaphone, dEUS faisait figure de poids lourd indétrônable de la scène belge. « Le premier disque de rock que j’ai acheté quand j’étais ado était un des dEUS. Que tu sois flamand ou wallon, c’était le groupe phare : tu ne pouvais pas passer à côté ». Mais RedBoy a pris à contre-courant bonne fortune. Au lieu de reculer devant l’obstacle, il a vite mis ses études de côté pour enfourcher sa guitare à plein temps. « Quand j’ai commencé, il y a dix ans, la scène wallonne n’était vraiment pas de taille à se mesurer avec ce qu’il se passait dans le nord. D’ailleurs, on m’a un peu regardé avec des yeux ébahis. Du genre : « Ne t’embarque pas là-dedans, c’est foutu d’avance ». Avec le recul, je me dis que ça a pris du temps, mais au final je ne regrette rien ». Résultat des courses : l’an dernier, les Hollywood Porn Stars ont fait la première partie de dEUS.


Alors, oui, enfanté dans la douleur du désert musical wallon, où ne poussait aucune herbe rock à désherber, Hollywood Porn Stars s’attaque à un colosse de deux fois son âge. Mais sans pour autant effriter les fondations du mythe, il a incité d’autres groupes à se jeter dans la fosse. De Ghinzu à Girls In Hawaii en passant par Sharko, le rock wallon a acquis ses lettres de noblesse. Et si aucun d’eux n’a réellement explosé, tous ont su inonder les salles parisiennes comme la Cigale, l’Elysée-Montmartre, l’Olympia et consorts. Mieux, avec Montevideo, The Tellers ou Malibu Stacy, le phénomène se régénère chaque saison. « Au moins, si on n’arrive pas à bourrer les salles flamandes, on est devenu crédible à l’étranger », ajoute RedBoy.



Le mur de Belgique

Réussir à l’étranger : un gage d’estime une fois revenu au plat pays ? Pas si sûr. Pour Corentin, bassiste pour Minérale (l’équivalent de Millionaire, en Wallonie), même si les groupes wallons réussissent en France ou en Angleterre, « la plus grosse frontière à traverser reste celle qui divise le pays ». « T’auras beau faire quatre fois le tour du monde et remplir les meilleures salles, on te proposera toujours de jouer dans des trous du cul en Flandre pour des cachets ridicules », s’enrage-t-il, précisant que même là-bas, le public ne suit pas. Pour affronter cette scène en vase clos, JF, manager des Hollywood Porn Stars, a monté un collectif, Jauneorange. Au départ simple interface Net soutenant des groupes wallons par une poignée de fichiers mp3, Jauneorange a profité de l’expansion récente de la scène wallonne pour développer son label. Aujourd’hui, il organise des concerts à Liège, son fief, et édite des compilations de groupes qu’il promeut. Mieux encore, un peu comme le concept du jumelage des villes, il invite des artistes étrangers. « Puisque c’est cloisonné au nord, on se tourne vers le sud et vers la France. Les médias y sont moins protectionnistes et en plus on parle la même langue », assure JF. Une réaction somme toute évidente aux vues des modestes ventes que le groupe réalise en Flandre. S’il a vendu plus de 4 000 exemplaires de son dernier album, « Satellites », en Wallonie, il en a vendu à peine 200 en Flandre. Les raisons de ce bide ? La déficience des médias, bien évidemment. Mais aussi une réticence des labels. C’est en tout cas ce que reconnaît Filip De Groote, directeur marketing en Flandre et aux Pays-Bas de Bang !, l’une des deux pointures des labels indépendants du pays, avec Pias. « Si je décide de produire un groupe wallon qui a le vent en poupe, je préfère produire The Tellers que les Hollywood Porn Stars. Ils sont plus originaux et se donnent moins une identité à l’anglaise que les Hollywood. Pour nous, c’est important de se reconnaître dans un groupe accessible pour le public flamand ».

Mais qu’importe. Au mois de février dernier, le groupe liégeois a décroché des premières parties avec The Black Box Revelation, formation issue de Dilbeek, en Flandre. Le principe du deal : se faire inviter pour cinq à six dates (et réciproquement) par ses congénères de l’autre côté de la frontière pour tenter de se faire connaître. Une manœuvre qui s’avère plutôt fructueuse puisque le public se déplace en masse pour voir le groupe du coin. Et c’est toujours mieux que de se produire devant une trentaine de personnes, coincé entre la cuisine et la porte des toilettes d’un café du voisin, flamand ou wallon.

Le boulet wallon à cours de fonds

D’un point de vue constitutionnel, le déséquilibre entre les deux communautés s’accentue. Etat fédéral oblige, le budget alloué à la culture dépend de chacune. Pour faire simple, depuis la révision constitutionnelle de 1989, l’Etat a octroyé plus de compétences aux communautés et régions. Au final, restent deux régions (Flandre et Wallonie) au cœur desquelles cohabitent trois communautés (wallonne, flamande et celle de Bruxelles). Conséquence : la Flandre et la Wallonie gèrent à leur gré les crédits qu’ils souhaitent répartir à la culture comme à l’agriculture, par exemple.


Seul hic, mais de taille : dans le nord du pays, les institutions de la région et de la communauté flamande ont fusionné, tandis que la Communauté française et la région wallonne sont toujours dissociées. Un problème majeur pour le sud du pays qui, manque de ralliement entre les deux institutions, comporte un budget largement amputé par rapport à la région mitoyenne. Une réalité que Gert Van Overloop, directeur du théâtre Arenberg à Anvers (en Flandre, donc) et organisateur des concerts du groupe Zita Swoon, constate du haut de sa fenêtre : « Il y a plus d’argent en Flandre : on a un meilleur matos, on a plus de salles. S’il le faut, je n’hésite pas à aménager mon théâtre en salle de concert ». Et quand on aborde la question du succès de Zita Swoon en Wallonie, l’intéressé répond : « Si Zita Swoon a un peu moins de succès en Wallonie, c’est pas seulement dû à la barrière de la langue : le manque de structures adéquates y est pour beaucoup. En même temps, le rock en Wallonie est encore jeune ». Une évidence.



Mais la vraie source du problème est ailleurs. Non seulement, la Wallonie dispose de moins de fonds, mais en plus elle les administre maladroitement. Car d’un côté, la Flandre, disposant d’un réseau de groupes conséquent, subventionne des salles confortablement équipées. Et de l’autre, la Wallonie, encore dans les prémices de son séisme musical, charge l’épicentre de ses aides aux seuls groupes de rock. Un rôle que se réserve d’agencer le Programme Rock, émanation du ministère de la Communauté française, via la Boutik Rock. Festival de showcases concentré au Botanique (l’une des plus importantes salle du nord de la capitale), la Boutik Rock est un lieu de croisement entre labels, artistes et médias. But de l’opération : faire le tri entre indigence musicale et jeunes groupes prometteurs. Même chose pour le concours Circuit, qui a lieu une fois par an à travers toute la Wallonie. Ici, l’enjeu est double. Sorte de festival ciné adapté au rock, les sélectionnés se voient attribués par un jury une série de prix sensés les sortir des profondeurs sépulcrales de l’impopularité. Et hormis les quelques 2 000 euros remis dans une enveloppe, les lauréats ont droit à deux jours d’enregistrement, un jour de mixage, un ingé son, leur tête dans les journaux et un an de distribution de leur disque dans un magasin spécialisé. Dernière nouveauté mise en œuvre par la communauté : le concours Puredemo, en collaboration avec Pure FM, la station francophone par excellence. Une énième alternative pour les candidats qui pourront, en cas de victoire, engluer les ondes de la radio pendant une semaine complète. Mais aussi une kyrielle de programmes qui n’arrangent pas le désaccord musical qui partage le nord et le sud. Car même arrivées à saturation de leur succès dans la zone normale de rayonnement, peu de formations wallonnes parviendront à franchir la muraille qui la sépare de la Flandre.

Sans identité, un pays au bord du chaos

« C’est chouette qu’il n’y ait pas d’identité belge : on peut être n’importe qui. Grâce à ça, je change souvent de styles, que ce soit vestimentaire ou musical », avoue Stef Kamil Carlens, patron polyglotte de Zita Swoon. Sans repères, la Belgique gagne-t-elle à exister ? Sur ce point, tous sont unanimes : la Belgique ne peut se démanteler en deux Etats différents. « Si mon dernier album s’intitule « Vantage Point », ce n’est pas pour rien, explique Tom Barman. La Belgique est un lieu stratégique où toutes les cultures se rassemblent. C’est idéal : on a le côté anglo-saxon, le côté néerlandais et le côté francophone ». Un avis que partage amplement Stef, ancien camarade de scène avec dEUS (et avec qui il va manger des sushis une fois par an) : « Si je chante certaines chansons en français, c’est pour m’ouvrir au public wallon ». Une exigence propre aux Flamands que s’efforcent d’admettre les Tellers : « Musicalement, j’ai vraiment l’impression que les flamands travaillent plus, ils n’ont pas peur de l’étranger. En Wallonie, il y a une mentalité plus fermée et plus protectionniste ». Des propos qui laissent envisager les vieux clichés de comptoir qui caractérisent les wallons et les flamands, respectivement étiquetés de « fainéants » et de « racistes ». L’un parce qu’il dépend financièrement d’une communauté plus libérale et mieux industrialisée, l’autre parce qu’il revendique d’intangibles désirs d’indépendance. « Ces adjectifs sont des trucs que se balancent les politiques pour mieux créer de tensions intra-communautaires », s’énerve RedBoy, en précisant qu’ils agissent seulement sur les esprits sensibles du troisième âge. « Ce qui se passe en Belgique, c’est complètement con. On comprend d’autant moins cette guéguerre car c’est un conflit de vieux », complètent les Tellers.


Quoiqu’il en soit, l’ultimatum des prochaines régionales, en juin 2009, est posé. Et chaque parti politique en course voudra solder les comptes. De là à préconiser la chute du royaume de Belgique ? Pas encore. Mais déjà quelques lèvres politiques s’agitent pour pourfendre le 200è anniversaire du pays. « Si je te parle avec mon cœur, je t’annonce tout de suite que je ne supporterais pas de voir mon pays coupé en deux », conclut Stef, un tantinet lyrique. Plus incisive, la femme et manager du chanteur conclut : « Si ça se passe comme ça, on fera une jetée de cailloux sur les débats institutionnels. La révolution viendra de la rue ».

Damien Grosset