Attention, pays en pleine asphyxie musicale. Non, les groupes de rock, même en proie à des excursions plus vallonnées, ne prennent pas la poudre d’escampette. Au contraire, jamais la scène du plat pays ne s’était autant enhardit. Mais entre
La Belgique
Pourtant, dans un tel contexte de quasi guerre de sécession des temps modernes, difficile de blâmer ce cloisonnement identitaire. Langues, mentalités, médias : tout diverge. Au point de se demander s’il subsiste encore une identité belge. Pire, son déclin déteint sur la vie culturelle du pays. Et notamment sur la scène musicale. Les groupes peinent à se produire chez le voisin et sont rarement diffusés dans les radios. A l’exception de quelques pointures qui ont réussi à faire leur trou, la plupart restent cantonnés à leur ville, voire leur région. A l’instar du groupe Sharko, natif des terres bruxelloises. Alors quand on interroge son leader, David Bartholomé, sur la façon dont il juge l’adversité qui sépare les deux camps, il répond, sans appel : « La mentalité, le social, la musique : on a rien à voir ensemble, on ne vit pas dans le même pays. Toujours sans rémission dans son analyse, il surenchérit :
North and south side story
Légère piqûre de rappel. C’est en Flandre, au début des années 90, que le rock a accouché de ses premières gammes. A l’initiative de ce mouvement, le groupe dEUS. Déjà sept albums au compteur et des ventes qui grimpent vers les 150 000 exemplaires par opus. Rien d’explosif, en somme - surtout comparé à ce qui se fait Outre-Manche - mais ces chiffres lui ont valu une notoriété à travers l’Europe comme à la maison (le groupe remplit aussi bien l’Olympia de Paris que l’Ancienne Belgique, à Bruxelles). « Dès le début, on était aussi populaire en Flandre qu’en Wallonie, assure Tom barman, chanteur du groupe. Régulièrement, on m’invite sur les radios wallonnes. C’est peut-être dû à mon succès mais c’est aussi parce que je parle français. Du coup, les wallons se disent : Oh, il est belge avant d’être flamand, c’est un type sympa ! Il réplique : Il y a un groupe qu’on adore par chez nous, il s’appelle Millionaire. Mais Tim (Vanhamel de son patronyme, fondateur et voix du groupe) ne parle pas un mot de français. Comment veux-tu qu’il passe à la radio wallonne ? ». Et qui dit manque de relais dans les médias, révèle une cruelle absence de reconnaissance du groupe.
Pour preuve, le quartet de Tim ne parvient pas à bonder un café à trente kilomètres, de l’autre côté de la frontière. Une réalité encore plus dure à soupçonner lorsqu l’on sait que Millionaire a accompagné les Queens Of The Stone Age lors de leurs tournées européennes et américaines. Un tremplin qui les a ensuite propulsé sur les premières parties de Muse ou encore des Foo Fighters. Mais pour Tom, l’échec du passage sans casse des formations flamandes vers
Pour Michael Larivière, alias RedBoy, au chant et à la guitare des Liégeois d’Hollywood Porn Stars et de My Little Cheap Dictaphone, dEUS faisait figure de poids lourd indétrônable de la scène belge. « Le premier disque de rock que j’ai acheté quand j’étais ado était un des dEUS. Que tu sois flamand ou wallon, c’était le groupe phare : tu ne pouvais pas passer à côté ». Mais RedBoy a pris à contre-courant bonne fortune. Au lieu de reculer devant l’obstacle, il a vite mis ses études de côté pour enfourcher sa guitare à plein temps. « Quand j’ai commencé, il y a dix ans, la scène wallonne n’était vraiment pas de taille à se mesurer avec ce qu’il se passait dans le nord. D’ailleurs, on m’a un peu regardé avec des yeux ébahis. Du genre : « Ne t’embarque pas là-dedans, c’est foutu d’avance ». Avec le recul, je me dis que ça a pris du temps, mais au final je ne regrette rien ». Résultat des courses : l’an dernier, les Hollywood Porn Stars ont fait la première partie de dEUS.
Alors, oui, enfanté dans la douleur du désert musical wallon, où ne poussait aucune herbe rock à désherber, Hollywood Porn Stars s’attaque à un colosse de deux fois son âge. Mais sans pour autant effriter les fondations du mythe, il a incité d’autres groupes à se jeter dans la fosse. De Ghinzu à Girls In Hawaii en passant par Sharko, le rock wallon a acquis ses lettres de noblesse. Et si aucun d’eux n’a réellement explosé, tous ont su inonder les salles parisiennes comme
Le mur de Belgique
Réussir à l’étranger : un gage d’estime une fois revenu au plat pays ? Pas si sûr. Pour Corentin, bassiste pour Minérale (l’équivalent de Millionaire, en Wallonie), même si les groupes wallons réussissent en France ou en Angleterre, « la plus grosse frontière à traverser reste celle qui divise le pays ». « T’auras beau faire quatre fois le tour du monde et remplir les meilleures salles, on te proposera toujours de jouer dans des trous du cul en Flandre pour des cachets ridicules », s’enrage-t-il, précisant que même là-bas, le public ne suit pas. Pour affronter cette scène en vase clos, JF, manager des Hollywood Porn Stars, a monté un collectif, Jauneorange. Au départ simple interface Net soutenant des groupes wallons par une poignée de fichiers mp3, Jauneorange a profité de l’expansion récente de la scène wallonne pour développer son label. Aujourd’hui, il organise des concerts à Liège, son fief, et édite des compilations de groupes qu’il promeut. Mieux encore, un peu comme le concept du jumelage des villes, il invite des artistes étrangers. « Puisque c’est cloisonné au nord, on se tourne vers le sud et vers
Mais qu’importe. Au mois de février dernier, le groupe liégeois a décroché des premières parties avec The Black Box Revelation, formation issue de Dilbeek, en Flandre. Le principe du deal : se faire inviter pour cinq à six dates (et réciproquement) par ses congénères de l’autre côté de la frontière pour tenter de se faire connaître. Une manœuvre qui s’avère plutôt fructueuse puisque le public se déplace en masse pour voir le groupe du coin. Et c’est toujours mieux que de se produire devant une trentaine de personnes, coincé entre la cuisine et la porte des toilettes d’un café du voisin, flamand ou wallon.
Le boulet wallon à cours de fonds
D’un point de vue constitutionnel, le déséquilibre entre les deux communautés s’accentue. Etat fédéral oblige, le budget alloué à la culture dépend de chacune. Pour faire simple, depuis la révision constitutionnelle de 1989, l’Etat a octroyé plus de compétences aux communautés et régions. Au final, restent deux régions (Flandre et Wallonie) au cœur desquelles cohabitent trois communautés (wallonne, flamande et celle de Bruxelles). Conséquence :
Seul hic, mais de taille : dans le nord du pays, les institutions de la région et de la communauté flamande ont fusionné, tandis que
Mais la vraie source du problème est ailleurs. Non seulement,
Sans identité, un pays au bord du chaos
« C’est chouette qu’il n’y ait pas d’identité belge : on peut être n’importe qui. Grâce à ça, je change souvent de styles, que ce soit vestimentaire ou musical », avoue Stef Kamil Carlens, patron polyglotte de Zita Swoon. Sans repères,
Quoiqu’il en soit, l’ultimatum des prochaines régionales, en juin 2009, est posé. Et chaque parti politique en course voudra solder les comptes. De là à préconiser la chute du royaume de Belgique ? Pas encore. Mais déjà quelques lèvres politiques s’agitent pour pourfendre le 200è anniversaire du pays. « Si je te parle avec mon cœur, je t’annonce tout de suite que je ne supporterais pas de voir mon pays coupé en deux », conclut Stef, un tantinet lyrique. Plus incisive, la femme et manager du chanteur conclut : « Si ça se passe comme ça, on fera une jetée de cailloux sur les débats institutionnels. La révolution viendra de la rue ».
Damien Grosset


