Allure de défroqué à la ramasse, propos crus, intonations félines…les chanteuses, rockeuses en tête, s’emparent de la musique populaire. Elles reprennent le flambeau, éteint depuis plus d’un demi-siècle, d’une poignée de femmes aussi provocantes qu’émouvantes.
Par Damien Grosset
« Oh mamie, je suis si seule, Oh Dieu comme tu me manques…Pour ce vide qu’est devenu ma vie ». Textes au parlé-chanté d’écorché vive, à la voix si fragile et innocente qu’elle est au bord de se briser avant la fin du morceau : PJ Harvey, égérie folk d’outre-manche, délivre avec White Chalk un album vulnérable, intense et affolant. Un album si empli de désarroi qu’il en est sans nul doute devenu l’une des clés de son succès. Ce penchant suicidaire pour l’excès, à s’enfiler la corde au cou, s’identifie chez plus d’une. Amy Winehouse, par exemple. A force d’engluer les bandes FM, de faire les choux gras des tabloïds, elle est plus célèbre que sa congénère. Peut-être aussi parce qu’Amy joue la carte de l’excessivité à 100%. Accroc à la dope, à la picole aussi, et forcément dépressive, elle parvient à bouleverser les foules par ses textes crus, ses chansons sinueuses portées par les modulations d’une voix tortueuse, voire par moment souffreteuse. Des caractéristiques qui la conduisent déjà, après deux albums, au panthéon du « girl power » douloureux et pessimiste, au milieu des Aretha Franklin, Bessie Smith ou autres Janis Joplin.
Certes, le phénomène n’est pas neuf, mais il n’a jamais autant résonné qu’aujourd’hui. En France, Adrienne Pauly pleure son vide sentimentale (« Je veux un mec »), Koxie moque ses ex (« Tu sais que garçon, si t’enlèves la cédille, ça fait garcon, alors gare aux cons, ma fille… »). De l’autre côté de l’océan, Beth Ditto, sorte de Cindy Lauper doublé de volume, clame haut et fort qu’elle préfère « brouter le minou qu’un manche sans goût ». Et Juliette Lewis, ancienne actrice bidon pour films de bidochons reconvertie aux riffs métal hurlants, crache de sa guitare un venin nocif à la branche conservatrice de son pays. Bref, toutes, féministes à mort, foutent un coup de santiag aux tabous. Qu’importe leur univers, toutes se réclament des mêmes : les chanteuses blues/jazz d’hier genre Nina Simone, Dinah Washington, Billie Holiday. Tel un hommage à ces femmes aux destins sombres, abîmées par les coups et par la vie. Aretha Franklin, d’un coup de poing magistral sur la table, le chantera dans R.E.S.P.E.C.T (« Tout ce que je demande, c’est juste un peu de respect quand tu rentres le soir »).
Coup marketing ? Régénérescence d’un courant mort depuis 50 ans ? Sans doute, un peu des deux. Génération en mal de vivre ou pas, la défroqué attitude chez les jeunes cartonne. Le rock ressort ses guitares, la culture de la picole, comme un vin de messe obligatoire, fait déborder les coupes. « Les bluettes sirupeuses ne sont plus au goût du jour », explique Olivier Granoux, rédacteur en chef de Rolling Stone. « On veut du trash, du cru plutôt que du réchauffé. Et ces filles là, mêmes si elles sont sincères, l’ont bien compris ». Preuve en est : Amy Winehouse, à ses débuts, jouait dans la catégorie crooneuse jazz-pop, à l’image de Katie Melua ou Norah Nones. L’arrivée de Mark Ronson, producteur new-yorkais, l’a métamorphosé. « Elle annule ses concerts, vomit sur son public, côtoie de plus en plus les cures de désintox…En deux coups de cuillères à pot, Amy est devenue le Pete Doherty au féminin ». A croire que la jeune anglaise de 24 ans s’est pris au jeu. Reste maintenant à savoir si exorciser ses démons lui rend vraiment service. La suite, au prochain album.
jeudi 18 juin 2009
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