Michel Rocard, 79 ans, député européen. Avec la sortie de son livre-entretien, il continue à pourfendre ce qu’il appelle la scission au sein du parti socialiste et n’hésite pas, toujours cinglant, à régler ses comptes avec une partie de l’intelligentsia de gauche.Par Damien Grosset
Dos voûté, crâne largement dégarni, petit et malingre : à l’allure, il ferait penser au professeur Tournesol, le septuagénaire à la fois sensé et agité des célèbres aventures de Tintin. C’est dire si l’homme n’est plus tout jeune. Certaines mauvaises langues iront même dire qu’il a fait son temps. Pas étonnant vu la masse d’ennemis qui l’entoure, autant à droite qu’à gauche d’ailleurs. A ces piques, il rétorquerait sûrement, grincheux, que ce sont des bavardages de gens sans responsabilités, comme pour induire qu’il n’a pas chômé durant sa longue et tumultueuse carrière.
Car Michel Rocard s’est employé un peu partout. De ses débuts d’inspecteur des finances il n’en a pas pour autant oublié sa première passion: la politique. Du secrétariat national du PSU à partir de 1967 à celui du PS en 1974, sans oublier son premier tour de l’élection présidentielle en 1969 (il n’a obtenu alors que 3,61 % des suffrages), l’homme devient très vite l’une des figures incontournables de la gauche. De quoi se donner le droit de tout dire ? Pour lui, la question ne se pose pas. Quand l’homme à la réputation du “parler vrai” monte sur la scène, on se met en mode one man show : on s’assoie, on se tait, et on l’écoute descendre ses têtes. Ca fait sourire certains visages, en fait crisper d’autres. Mais c’est ce style si à part, à la fois agaçant et attachant, qui en a fait, au regard de la gauche, un homme juste, un homme de vérité.
Michel Rocard est partout en ce moment. Pas seulement dans les congrès et autres colloques. Non, là il s’agit surtout des plateaux télévisés. La raison : un livre-entretien intitulé “Si la gauche savait” avec Georges-Marc Benhamou, l’ancien confident de Mitterrand. Un premier clin d’oeil qui laisse envisager le contenu de l’ouvrage. Le titre, assez évocateur lui aussi, nous promet un sincère règlement de comptes avec la gauche. Finalement, tout ce que pense et dit tout haut l’homme politique couché sur du papier. Rocard le nostalgique raconte, Rocard le clairvoyant projette. Puis il y a aussi l’autre Rocard, revanchard et amer, qui chahute les siens. Un, plus particulièrement, et le plus connu de tous : Mitterrand. Déchu, exclu, fourbu même...le vieil homme a été victime du succès de son rival. “François Mitterrand n’était pas un honnête homme”, avouera t-il peu de temps après sa mort. Une manière de simuler et de dissimuler que lui, au style sans détour, n’a jamais su pratiquer.
Ce qui ne l’a pas empêché de mener tambour battant l’action politique. Création du RMI, règlement de la crise calédonienne, remaniement à son compte du parti : un bilan flatteur qui en fit l’idole des médias et d’une partie de l’intelligentsia de gauche. “Je n’ai pas eu besoin d’être président de la République pour provoquer la décentralisation ni réconcilier les catholiques et la gauche”, ajoute-t-il au sujet de Mitterrand, en sa mémoire.
Aujourd’hui, Michel Rocard s’est trouvé un autre créneau : l’Europe. Profitant de la débâcle des législatives de 1993, il s’est porté candidat pour l’élection de député européen. Ce qu’il fut immédiatement. Avait il fait le tour de la question socialiste ? Etait-ce pour fuir son indéfectible adversaire? Lui ne veut rien dire. Toujours est-il qu’il s’investit corps et âme dans cette fonction. “Ce machin à 25 nations qui rend toute guerre impossible entre elles est historiquement miraculeux. Or il est fragile, et il reste essentiel d’empêcher tout mécanisme de désagrégation de s’enclencher. C’est la raison majeure de ratifier de toute façon la prochaine constitution, quelque imparfaite qu’elle soit”. C’est dire si le référendum du 29 mai lui est resté en travers de la gorge. Pour lui, ça ne fait aucun doute: si la constitution s’est prise dans les filets du “non” c’est la faute de la gauche. De quoi dégoupiller une de ses grenades dont il a le secret: “Quand on est con, on est con”, dira t-il de Laurent Fabius, opposé au “oui”, et qui plus est mitterrandien. Mais tout le monde en prend pour son grade. Emmanuelli ? “Il a préféré me casser les reins plutôt que de me laisser affronter Chirac à la présidentielle de 1995". Jean Poperen? “Un forban”. Et sinon, encore du Fabius? “Il incarne le cynisme pur”, dit-il à Benhamou, pour en remettre une couche. De toute façon, la gauche est devenu insupportable aux yeux de Michel Rocard. “La famille socialiste française est divisée depuis plus d’un siècle. Elle se trouve dans un marasme idéologique depuis 1905, date de fondation du parti”. Un appel à la rupture qui hérisse le poil de tous les sous-partis du parti. Benoît Hamon, ex-rocardien: “C’est un appel à la scission ridicule et pathétique. Il faut qu’il s’interroge sur ses propres convictions”. Ça sent le soufre au sein de la gauche.
